La pêche au thon et ses impacts sur les océans sont au coeur des préoccupations environnementales mondiales depuis plusieurs décennies. Le thon, poisson emblématique des mers chaudes et tempérées, est aujourd’hui l’une des espèces marines les plus exploitées et les plus menacées de la planète. Entre sushis japonais, salades niçoises et sandwichs du quotidien, notre consommation de thon a des conséquences directes sur la santé de nos océans. 🐟
La pêche au thon et ses impacts : état des stocks mondiaux
Les scientifiques de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA) tirent la sonnette d’alarme depuis des années. Sur les cinq principales espèces de thons pêchées commercialement, trois sont classées comme surexploitées ou en voie de l’être. Le thon rouge de l’Atlantique reste l’exemple le plus médiatisé : sa population a chuté de plus de 60 % entre les années 1970 et 2010 avant que des mesures de gestion strictes ne permettent une légère remontée des effectifs. Mais la situation reste fragile, et les quotas sont régulièrement contestés par les pays pêcheurs.
Le thon obèse, le germon et le listao (thon à ventre rayé) sont également sous forte pression. Le listao représente environ 60 % des captures mondiales de thon — il se retrouve dans la majorité des conserves de thon bon marché — et ses stocks dans certains océans sont en déclin préoccupant. Seul le thon albacore du Pacifique bénéficie encore de stocks relativement en bonne santé.
Les méthodes de pêche et leurs impacts environnementaux
La méthode de pêche utilisée détermine en grande partie l’impact environnemental sur les océans. La pêche à la senne coulissante associée à des DCP (Dispositifs de Concentration de Poissons, des radeaux flottants artificiels qui attirent les thons) est aujourd’hui la méthode dominante pour le thon en boite. Elle est extrêmement efficace mais aussi très peu sélective : jusqu’à 40 % des captures peuvent être constituées de prises accessoires — jeunes thons, tortues marines, requins, raies manta.
À l’opposé, la pêche à la canne — pratiquée notamment par la flottille basque et bretonne — est beaucoup plus sélective. Elle cible les thons matures un par un, ne génère quasiment aucune prise accessoire et n’utilise pas de DCP. Son impact sur les écosystèmes marins est incomparablement plus faible, ce qui explique pourquoi ce mode de pêche est au coeur des discussions sur une pêche durable.
Le thon rouge : un cas emblématique de surexploitation
Le thon rouge de l’Atlantique Nord est devenu le symbole mondial de la surpêche. Adulte, il peut peser plus de 600 kg et vivre jusqu’à 40 ans — ce qui en fait une espèce particulièrement vulnérable à la surexploitation, car les individus reproducteurs sont aussi les plus recherchés. La demande japonaise pour les sashimis de qualité supérieure a propulsé le prix du thon rouge à des niveaux extravagants : un seul thon rouge peut se vendre plusieurs centaines de milliers d’euros au marché de Toyosu à Tokyo.
Cette valeur économique extraordinaire crée une pression commerciale intense qui rend les négociations de quotas particulièrement âpres. La CICTA, chargée de gérer les stocks de l’Atlantique, a régulièrement fixé des quotas supérieurs aux recommandations scientifiques sous la pression des nations pêcheuses — une situation qui a failli mener à l’effondrement du stock. Les mesures de gestion adoptées depuis 2010 ont permis une amélioration, mais les scientifiques restent prudents quant à la durabilité de la reprise.
Les labels et certifications : s’y retrouver
Face à la complexité de la situation, les certifications durables sont un guide précieux pour le consommateur. Le label MSC (Marine Stewardship Council) garantit que le thon provient d’une pêcherie évaluée et certifiée durable, avec des pratiques de gestion des stocks et de limitation des prises accessoires. Cependant, le MSC est critiqué par certaines ONG pour avoir certifié des pêcheries à la senne avec DCP — des pratiques que beaucoup considèrent comme incompatibles avec la durabilité.
Le label « pêché à la canne » ou « pêché à la ligne » (pole & line) est considéré comme le standard le plus exigeant en termes d’impact environnemental. Des marques comme Phare d’Eckmühl, Belle-Iloise ou Coroya proposent du thon pêché à la canne, généralement à un prix plus élevé mais avec un impact incomparablement moindre sur les écosystèmes marins.
Que choisir en rayon ?
Pour un consommateur soucieux de l’impact de ses achats sur les océans, quelques règles simples s’imposent. Éviter le thon rouge sous toutes ses formes (sauf exceptions très ponctuelles pour du thon rouge labellisé). Préférer le germon (thon blanc) pêché à la canne ou à la ligne dans l’Atlantique Nord-Est. Pour les conserves, rechercher les labels MSC couplés à la mention « pêché à la canne » ou « sans DCP ». Réduire globalement sa consommation de thon en le remplaçant par des espèces locales moins menacées — maquereaux, sardines, anchois — est aussi une option très efficace.
La pêche responsable existe pour le thon, et elle mérite d’être soutenue par nos choix d’achat. Chaque conserve choisie avec soin est un signal économique envoyé aux industriels et aux distributeurs en faveur de pratiques plus durables.
La gouvernance internationale : un défi politique majeur
La gestion durable du thon est avant tout un défi de gouvernance internationale. Les thons migrent sur des milliers de kilomètres à travers les zones économiques exclusives de nombreux pays et la haute mer — ce qui rend leur gestion extrêmement complexe politiquement. Les cinq organisations régionales de gestion des thonidés (CICTA, CPANE, CIAT, WCPFC, IOTC) peinent souvent à imposer des quotas scientifiquement fondés face aux intérêts économiques nationaux.
Le Traité sur la Haute Mer adopté aux Nations Unies en 2023 représente une avancée importante pour renforcer la protection des espèces migratrices comme le thon en haute mer. Sa mise en oeuvre effective, combinée à un renforcement des contrôles sur la pêche illégale, pourrait contribuer significativement à la restauration des stocks de thon dans les prochaines décennies.
